Le Niçois et le Papou de Jérémy Taburchi

Nous vous proposons aujourd’hui de découvrir un des textes publiés dans le quatrième numéro de la revue Lou Can sur le thème du Futur intitulé « Le Niçois et le Papou ». Il s’agit d’un écrit de Jérémy Taburchi, qui tente d’explorer les liens entre les notions de futur et de culture.

Voici le texte (cliquez sur Lire plus pour découvrir l’intégralité du récit) :

De retour d’une réunion extraordinaire du comité de sécurité de l’ONU, un Niçois et un Papou devisent de tout et de rien, assis sereinement dans leur fauteuil « Classe Affaire » d’Air France. Les événements en Syrie, qui ont causé ladite réunion, occupent encore leurs esprits pétillants comme les bulles du champagne servi par la délicieuse hôtesse de bord lorsqu’une explosion se produit.

La décompression est immédiate. Dans la carlingue déchiquetée les deux comparses se retrouvent en moins de temps qu’il n’en faut pour le réaliser, en train de plonger de dix mille mètres d’altitude vers l’océan Pacifique. Le Niçois et le Papou dont les sièges sont restés solidaires l’un de l’autre hurlent de concert et de façon fort peu diplomatique.

La chute est longue et vertigineuse. Vue de loin la scène paraît calme et silencieuse.

Plouf !

Un grand choc puis le néant…

De longues heures s’écoulent avant que le Niçois ne revienne à lui. Il est toujours attaché à son fauteuil. Sur sa gauche le Papou gît inerte affalé sur ses genoux. Le survivant l’agite du bras nerveusement, et réussit ainsi à le ranimer. Tous deux se regardent incrédules.

Pendant des heures et des heures, les fauteuils et leurs occupants dérivent au gré des courants. Les vagues clapotent, les requins requinent, mais vaquent néanmoins. Les premières étoiles apparaissent et puis d’autres, et encore, et encore… jusqu’à ce que le ciel soit aussi lumineux que la Terre vue de l’espace.

Écrasés par l’émotion de se sentir si petits face à l’immensité de l’Univers, nos diplomates ne se rendent pas immédiatement compte qu’ils viennent d’accoster sur une île. Je vais vous la faire courte afin d’éviter d’interminables descriptions : l’île est petite et déserte. Et puisque la liberté d’imaginer la scène m’est donnée, je rajouterai même très petite, et très déserte. A vrai dire l’île est si déserte que ne s’y trouvent que les grains de sable propres au fantasme inhérent à ce genre de paysage, et trois palmiers, pile-poil placés en son centre. Mais ce ne sera que le lendemain à l’aube, lorsque la clarté du jour déroulera son tapis de lumière sur l’horizon que les deux naufragés le découvriront.

D’ailleurs nous y voilà.

Au plus tôt de la matinée, le soleil écrase déjà nos rescapés d’une chaleur étouffante. Nul doute que leur survie sera de courte durée sous ces conditions. Les deux hommes conviennent qu’il leur faut sans tarder imaginer une échappatoire.

Le Niçois dit au Papou : « Nous nous servirons du métal des fauteuils pour couper ces palmiers et en faire un mât et des rames. Le tissu des sièges servira de voile. »

Le Papou, effrayé, regarde le Niçois et lui répond : « Tu es fou, l’Esprit de ces arbres est maléfique, nous ne devons pas y toucher ou il nous arrivera malheur. Laisse-moi faire des incantations et les dieux nous aideront. »

Le Niçois fixe effaré le Papou puis s’emporte.

De la dispute qui s’ensuit découle une violente empoignade, sans doute due à l’insolation (personne n’oserait imaginer que des diplomates de l’ONU pourraient conserver en eux quelques pulsions viriles).

Hypothèse 1

Issu d’une famille bourgeoise et conservatrice, et ayant fait des études d’économie à Cambridge, le Niçois use des techniques de boxe anglaise apprises à l’université pour dominer physiquement le Papou. Ce dernier s’écroule et meurt, le crâne défoncé.

Le Niçois, tout d’abord exalté par cette victoire, s’effondre bientôt de chagrin et de honte. Qu’a-t-il donc fait ? Le ciel a voulu miraculeusement laisser la vie sauve à son ami suite à l’accident d’avion et voilà que de ses mains il la lui ôte. Quelle monstruosité a-t-il accompli là… Beaucoup verront dans cette attitude la fameuse « culpabilité judéo-chrétienne », dont on nous rabat les oreilles régulièrement. Le voilà pourtant qui se reprend : après tout n’a-t-il pas vaincu d’un adversaire qui voulait lui-même sa mort ? C’est maintenant au Niçois d’avoir affaire à ses divinités : le regret est bien réel. Et sous la chaleur tropicale il ne voit qu’une solution pour l’apaiser : offrir au défunt une sépulture digne d’un ami.

Il creuse donc de ses mains une fosse, et après y avoir enseveli le corps du Papou, le Niçois entreprend de couper un des palmiers pour en faire une croix (sic).

C’est à la lueur de la lune que la tombe est achevée. Notre ami est éreinté.

Le deuxième jour il entame l’exécution de son plan et abat les deux arbres restants. Usant de ses dernières forces il parvient in fine à fabriquer et attacher un mât aux fauteuils. Au lieu de deux rames entières, il ne peut faire que deux demi-rames, puisque celle qui devait compléter son trio, pauvre pécheur, sert maintenant de supplice pour le Christ et de décoration au Papou.
C’est au bord de la syncope que le Niçois pousse son vaisseau dans le sens du courant et embarque. Le fil ténu qui le maintient encore en vie dans ces conditions infernales est l’espoir de revoir les siens. Il pense aussi qu’il aura une formidable aventure à raconter sur Facebook et qu’il recueillera un nombre record de like.

Malheureusement, au bout de trois jours et trois nuits de dérive, usant de ses dernières forces pour actionner deux demi-rames trop peu efficaces, plombé par une pétole exceptionnelle (la punition divine ?), le Niçois meurt d’une crise cardiaque à quelques kilomètres seulement de Sydney.

Hypothèse 2

Utilisant tout le pragmatisme issu d’une longue pratique de la chasse et de la survie en forêt, le Papou agrippe les testicules du Niçois avant de lui mordre la carotide et d’en arracher un morceau. Notre concitoyen s’effondre. L’hémorragie l’emporte vers l’au-delà en quelques secondes.

Heureux de sa victoire, le Papou entreprend de découper le corps du Niçois : en plus des incantations, il pourra ainsi faire des offrandes aux esprits qui résident selon lui dans les palmiers afin qu’ils apaisent leur caractère mauvais et lui viennent en aide.

Le rituel en pareil cas est très long : il doit durer une lune entière et c’est donc en vingt-huit morceaux que le Niçois est découpé. La tête d’un côté, les mains d’un autre, par ici les avant-bras, les mollets, par là les cuisses. Je vous abrège les détails.

La première nuit passe et le Papou récite ses prières en pratiquant des danses complexes devant les palmiers dont les feuilles s’agitent au vent.

La seconde nuit se déroule de la même manière. La main gauche est offerte aux esprits. Le Papou est satisfait, confiant. Jamais ses divinités ne l’ont abandonné. D’ailleurs n’est-il pas encore en vie ? C’est bien là un signe qu’il n’est pas mort ! et donc que ses divinités existent et sont puissantes.

C’est lors de la troisième nuit qu’il commence à avoir faim. Il regarde ses offrandes et salive. La veille il avait bien tenté de pêcher quelques poissons colorés, hélas aucun ne se laissa prendre.
Les jours et les nuits suivants deviennent un supplice pour notre exotique ami. Ses aïeux lui avaient bien dit que le cannibalisme était tabou, mais l’idée ne le quitte plus désormais. La tentation de goûter au diplomate Niçois est une torture dont chaque seconde qui passe aggrave la souffrance. Les cuisses semblent si appétissantes, il suffirait d’en mordre un bout, de mâcher, d’avaler et la vie lui semblerait à nouveau facile… Mais la conviction de devoir respecter le rituel et la crainte du tabou sont les plus fortes. Et puis qui sait quels drames feraient s’abattre sur lui les divinités en lesquelles il croit, si un mauvais jugement de sa part venait à défier les règles immuables établies depuis des lustres ?

Les journées s’écoulent ainsi, alternances de danses mollissantes et de gargouillis douloureux.
Au dixième jour le Papou s’effondre mort. Il n’avait rien mangé ni bu depuis son accostage.
Pas de chance : le lendemain, un navire de Costa Croisières passe à proximité de l’ile, et alors que le capitaine tente une manoeuvre risquée destinée à épater les touristes du bord, un officier remarque le corps du Papou.

Conclusion

J’ai passé des heures et des heures à tenter d’écrire une contribution la plus intéressante possible sur le thème du Futur. J’ai rempli des pages entières de notes et de réflexions. Pourtant je n’ai jamais ressenti cette délicieuse impression d’avoir réussi à vider la bouteille de ce qu’il y aurait à en dire. Sans doute que le concept même de futur touche de près ou de loin à celui d’infini. A moins que ce soit l’incertitude qui me pose problème. Ou bien peut-être encore que de débattre sur ce sujet m’apparaît biaisé d’avance : le concept de futur implique celui de progrès. Et là j’y pressens l’arbitraire.

Ainsi j’ai choisi de vous livrer à la place de mes vaines intellectualisations ce petit conte philosophique, dont je voulais tout de même qu’il mette en évidence cette idée : culture et futur sont la trame et le motif d’un même tissu. C’est relativement à nos acquis, à nos croyances, que nous pouvons imaginer l’avenir et agir en conséquence, soit pour atteindre cette conception subjective que nous nous en faisons, soit pour la déjouer.
Des notes évoquées plus haut j’en garderai tout de même une. Elle est issue d’une méditation alors que j’attendais, impatient, un soir d’hiver, l’arrivée à la gare de Nice d’un train transportant un être cher :

Nommer le futur c’est donner un sens à la marche du temps. L’humanité fascinée par les miracles du progrès scientifique ne se rendant pas compte que tout s’écroule, dans un grand chambardement régressif. Peut-être vivons-nous, à l’envers, une illusion de vie, qui nous ramènerait en fin de compte au néant des débuts.

Jérémy Taburchi

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